21/04/2010

Parasites du journalisme, ou rescapés de la presse?

logo mix flèchesMa consoeur Alice Antheaume a relayé mercredi matin sur Twitter un article du site Truthout.org, vilipendant « Les parasites du journalisme« . Il m’a fait réagir à la lecture. Le sujet pointe un vrai problème mais pèche sur son analyse à charge… Il lui manque le champs des causes, et notamment l’angle socio-professionnel. Le journalisme n’en finit pas de (s’auto)régler ses comptes, paniquer de sa crise… mais parfois le trait est excessif, comme ici.

David Sirota veut visiblement se payer le journalisme « de carrière », ou encore « de communicants ». Celui qui amène certains à évoluer vers d’autres métiers et fonctions : dans l’édition, la communication, le conseil… Certes le problème devient quantitatif et pose la question de l’évolution globale du métier et de ses objectifs. Mais pourquoi cela se passe t-il maintenant et si fortement? Pour plusieurs raisons combinées :

  • abiker logo blogpaupérisation des journalistes et rebond : en France, il y a un an, David Abiker (qui m’avait convié à son émission matinale sur France Info) me disait tout de go et avec honnêteté, en parlant de nos parcours, « On voudrait nous faire croire qu’un journaliste peut vivre avec 2000 euros par mois!« . Sur Paris, et en salaire brut, c’est en effet juste; David justifiant aussi ainsi, sans doute, les activités qu’il a lui même (comme bien d’autres confrères), hors de chez son employeur (Radio France). Il a une plume, du talent, il l’utilise : rien d’anormal au fond. Chacun sa barre symbolique, car beaucoup de journalistes vivent avec moins que cela encore… Et débutent des carrières en PQR (presse locale) ou sur le web, à 1000/1500 euros brut par mois au mieux… Quant aux pigistes et précaires, c’est encore moins que cela. Comment leur reprocher alors de chercher à arrondir leur fin de mois? Les « ménages » de luxe décriés hier, deviennent des revenus complémentaires comme consultant, coach, formateur, conférencier, etc. Ils sont même une nécessité pour travailler son « personal branding« , le terrain de jeu de son employeur seul étant parfois limité… notamment sur le web et les réseaux sociaux.
  • métier figé/bloqué : autre raison, les journalistes… ne peuvent plus le rester sur le long terme! L’éthique et la noblesse sont légitimes, mais après il faut faire vivre sa famille, payer ses factures, côtiser pour sa retraite… Comment y parvenir quand les rédactions se réduisent, licencient, précarisent. La presse n’a plus les moyens de faire vivre le même nombre de journalistes en poste, aux mêmes salaires, qui partent alors vers d’autres métiers. C’est le phénomène des journalistes recyclés, que nous avons décrit dès janvier dernier sur LeWebLab. Ils le restent dans leur tête et leur conviction, mais le vivent autrement, dans d’autres conventions « pro ».
  • métier atomisé : en gros, la société a toujours besoin de journalistes, mais pas aux mêmes endroits, et pas pour les mêmes raisons, ni sur la même durée. L’info et le scoop en pâtissent très certainement, mais l’on apprécie aujourd’hui les journalistes pour leur capacité à s’exprimer, écrire, expliquer, diffuser les idées. Les entreprises les intègrent dans leur staff à des postes de communication, formation, médiation… et gestion de contenus. Du moins quand elles en ont les moyens (cf : crise frappant toute l’économie, pas seulement les médias), sinon elles les utilisent en missions courtes. On est dans « l’entre-journalisme« , les services de communicants.

Mon propre cas

Pour être transparent au mieux, voici ma propre situation : devenu indépendant contraint forcé en perdant mon poste fin 2008, je travaille depuis comme consultant (en portage salarial notamment), suis payé pour fournir conseil et contenu à des sites d’entreprise (comme le blog de Viadeo) et former des professionnels aux outils du web (pour le CFPJ et l’ESJ dernièrement). Depuis fin 2008, ô oui, j’ai travaillé pour des organes de presse : mais très sporadiquement je l’avoue (pour Libération et Miroir Social).

logo libé serialLibération m’a aussi publié un blog (Serial Worker), mais que j’ai du cesser car il ne m’était pas payé (cf : le phénomène des blogueurs gratuits et du low cost). Fin 2009, un contact avec la rédaction de Challenges m’a guéri : il s’agissait de couvrir pour leur site le salon LeWeb’09, et l’échange, quoique sympathique au début, a tourné court sur la question rémunératrice. Sans entrer dans les détails, il m’a semblé que le rédacteur en chef sous-estimait alors le contenu web par rapport au « noble » contenu papier. Le lui ai-je dit trop fièrement et (ultime erreur) que par « mail »? Sans doute. Mais au-delà des susceptibilités, le marché est ainsi fait aujourd’hui : trop de compétences disponibles, peu de besoins… d’où un écroulement des tarifs de piges, revus souvent au forfait, « au kilo » pour ne pas dire au rabais.

Avec la bonne vieille loi du « si t’es pas content… » : in fine le besoin de Challenges a été couvert par un jeune blogueur influent, non journaliste éco ni tech, il y a peu encore étudiant. Mes 10 ans de journalisme high tech ont peu pesé dans la balance… Tant mieux pour lui qui est dynamique et entreprenant, tant mieux pour Challenges qui a économisé ainsi quelques sous. Mais au-delà de mon petit « cas perso » bien relatif, tout un secteur et un métier peuvent-ils vivre longtemps sous cette loi cruelle du low cost? Je ne le crois franchement pas.

Visuel de la home page, sur le site du journaliste américain.

Visuel de la home page, sur le site du journaliste américain.

D’où ma réaction à l’assertion de David Sirota : au lieu de « parasites », on a plutôt affaire à des journalistes « mutants ». Contraints à muter, oui, pour rester dans la partie, garder un salaire, s’envisager un avenir. Sirota lui-même, ne se présente t-il pas sur son site web d’abord comme « author » (auteur)? Et si l’on constate ce phénomène désormais massif, et qu’on s’en plaint, pourquoi pas plutôt… l’accompagner et l’amender?

Mes propositions en ce sens :

  • intégrer dès la formation initiale des journalistes (en étude, dans les écoles) la notion de « journalisme recyclé »
  • former les journalistes en poste à se vendre autrement que comme journaliste mono-centré sur une tâche
  • assurer une veille des évolutions de carrière dans les organismes corporatistes du journalisme (syndicats et commission de la carte par exemple, en France)
  • créer un corpus de règles éthiques et professionnelles sur ces mutations et changements de cap
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10 Responses to “Parasites du journalisme, ou rescapés de la presse?”

  1. 1
    Abiker Says:

    Il est bien ton papier et les propositions aussi.

  2. 2
    ldupin Says:

    Thanx David. Je me dis en effet qu’il faut peut être mieux aborder ce phénomène désormais, puisqu’il s’étend et perdure : pour nous permettre de le comprendre collectivement, sans se diviser, et d’y apporter des méthodes concrètes. Tant pour les nouveaux entrants que ceux en poste.

    Nous méditons de prolonger nos notes sur ce blog, par un débat « en dur », en y invitant tous les intervenants socio-professionnels de la filière et experts emploi. Je t’en tiendrai informer, si cela t’intéresse.

  3. 3
    Olivier D. ze kat Says:

    Quid du système de carte-de-presse qui exige un certain nombre de publications dans l’année pour l’obtenir ou la conserver…

  4. 4
    ldupin Says:

    Bonne question Olivier. En fait, c’est plutôt au prorata de tes revenus (dans le cas du renouvellement de la carte), à ce qu’il me semble. Avec la règle des 51% devant provenir d’activités de presse.

    Après, il y a aussi les renouvellements de cartes en tant qu’inscrit aux Assedics (= demandeur d’emploi) : situation qui peut se combiner à une activité de consultant « aléatoire ». Je crois que le Pôle Emploi parle d’activités « résiduelles ». Mais je suis d’accord, ces situations transitoires ne sont ni claires ni bien balisées : d’où mes propositions.

    C’est votre cas, cela dit?

  5. 5
    Jean-Pierre Govekar Says:

    Plusieurs réactions à ton « papier » car c’est le terme qu’on utilise dans le jargon, même s’il s’agit de papier numérique ;-)
    1/ L’article « Journalism’s Parasites » de Sirota instruit à charge dans le sens où il critique la dévalorisation du métier de journalisme par ceux là même qui le font, lorsqu’ils ont une activité tierce : livre ou accointance avec un lobby industriel ou politique, qui oriente potentiellement leur jugement.
    => je trouve que les exemples sont « orientés ». Il aurait pu citer par exemple « Free: the future of a radical price » ou « The long tail » de Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired. Ces deux ouvrages renforcent au contraire sa crédibilité.
    2/ En France, la Charte de Munich spécifie les conditions d’attribution et de renouvellement de la carte de presse. Sont exclues les activités de communication.
    3/ Sur tes remarques (d’habitude nous échangeons hors réseau), nous avons effectivement identifiés des nouveaux usages. C’est peut-être la seule bonne idée du papier de Sirota : « Malheureusement, la rétrospection prévaut sur la (nécessaire) auto-analyse de l’industrie de l’information. » Le métier de professionnel de l’information subit de plein fouet une mutation forcée liée à l’accélération de la transmission de l’information, à la popularisation des outils de réception de l’information, et à l’apparition d’une concurrence (déloyale ?) de la part d’amateurs de l’information, non cartés (mais qui peuvent globalement faire aussi bien dans une logique de quantité et d’abaissement de la qualité, qui correspond à l’attente d’une société du zapping numérique) ainsi que la concurrence des médias géographiquement distants (RTBF, TSR, Radio Canada pour citer quelques médias francophones).

  6. 6
    Olivier D. ze kat Says:

    Je m’étonne que l’obtention de la carte-de-presse ne soit pas calquée sur l’Ordre des médecins avec une charte « éthique » que on s’engagerait à appliquer.

    Ainsi la détention de la carte serait plus un indicateur de la valeur du travail de journalisme plutôt que de sa quantité.

  7. 7
    Jean-Pierre Govekar Says:

    @Olivier : Il y a bien une éthique du journalisme, définie par la Charte de Munich http://fr.wikipedia.org/wiki/Charte_de_Munich.
    Théoriquement, le journaliste s’engage à fournir une information de qualité. Et personnellement, cela concerne la plupart des confrères que je connais et côtoie.
    La question de la qualité se pose à l’heure où la quantité d’articles produits (on ne dit plus écrits) et à parité avec les exigences de qualité, surtout à l’heure de l’accélération de l’info et des impératifs de traitement en temps réel.
    Les rédactions web sont plus jeunes que celles traditionnelles, parce qu’elles ont le double avantage d’être moins chers et surtout de connaître la technologie (à la différence des « anciens »), parfois au détriment de l’expérience de la profession et d’une connaissance approfondie des sujets.
    Traiter l’actu avant les autres fait partie de l’ADN du métier. Dans Scoop de Woody Allen, Scarlett Johansson dit « Do it first, but first do it right », ce qui peut se traduire par « traitez l’info en premier, mais en respectant les règles de l’art ».

  8. 8
    Olivier D. ze kat Says:

    Oh tiens, penche toi sur le mini scandale au Canada où un chroniqueur TV a confondu une journaliste indépendant avec ce que l’on appelle pompeusement un journaliste-citoyen :
    http://marieveparadis.com/2010/04/22/independant-vs-citoyen/

    Ca en dit long sur le désappointement de la profession à juger d’elle même…

  9. 9
    soln1fo Says:

    Bon article. Mais difficile après ça d’envisager sereinement son avenir de journaliste…:)

  10. 10
    ldupin Says:

    Merci Solenne. Disons plutôt qu’on peut continuer à avancer -ça oui il faut l’espérer- mais en connaissance de cause. J’y pense notamment au niveau de la formation initiale des journalistes, et des jeunes qui veulent se lancer dans le métier.
    Vous êtes journaliste également? Si oui, même constat de votre côté?

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