24/03/2010

Le temps de l’entre-journalisme

étau presseC’est un phénomène propre à la révolution des (nouveaux) médias, ainsi qu’à leur réforme globale à plus long terme. On ne l’a pas forcément repéré tel quel. Mais il y a bien ce trait de liaison entre les diverses réflexions, formes et postures actuelles du métier de journaliste : être « entre », ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors. Rester en marge, en « presque » journalisme. Pourquoi? Le phénomène est essentiellement socio-économique, mais aussi générationnel et technologique. Il est occulté par la profession, laissant la situation et le flou empirer.

Prenons deux débats récents montés sur le journalisme. Celui d’Owni.fr tout d’abord, sous la plume de Sabine Blanc, ciblé sur la génération « plus de 30 ans » (dont je fais partie). Qui en est au point de se demander s’il elle doit ou non muer en « journaliste entrepreneur« . A lire les réflexions de nos confrères (Philippe Couve, Sylvain Lapoix et Benoît Raphaël), ce n’est pas du 100% assuré! On sent prudences et réserves à confirmer sur cette voie, qui est celle de l’indépendance totale, hors de gros pavillons qui de toute façon n’embauchent plus.

Un commentateur de l’article a méchamment (mais non sans raison) souligné que « Si je comprends bien, les trois “experts” sont au chômage…« . Leur point commun est ailleurs, celui d’un « entre-journalisme », qui se veut…

  • l’entre deux statuts : chômeur ou indépendant? la question n’est pas nouvelle, propre à toute activité de « piges » vécues après une fin de contrat et en période de récession (où les médias trinquent en premier). La situation est aussi traditionnellement et pudiquement évitée dans le métier : un journaliste n’est jamais au chômage, mais toujours « en piges« , « en mission » ou « sur un projet« . L’an 2010 a de particulier que cette pige s’est raréfiée, que ses tarifs se sont effondrés et que les donneurs d’ordre lui préfèrent des voies plus souples (travail sous facture notamment), recours aux stages systématisé…
  • l’entre deux envies : monter sa boîte (réellement) ou passer par des voies plus softs? Comme le portage salarial (que nous avons choisi sur LeWebLab.com), en encore l’auto-entrepreneur… Certains ont le poil qui se hérisse à ce rapprochement sémantique avec le « journaliste-entrepreneur », non sans raison. Tout personne en souffrance de poste a t-elle vertu à monter une « entreprise »? Les besoins du marché sont-ils assez larges pour cela?

Entrer en journalisme? Vision classique…

débat jeune journalisteLe second débat est en fait le premier de la toute neuve web-tv de Medias, le magazine dirigé par Robert Ménard. Il ciblait les jeunes journalistes (comprendre les moins de 30 ans), en se (leur) demandant « avez-vous un avenir? » (cf : vidéo). Autant le dire d’emblée, je suis resté sur ma faim. Très réservés, nos jeunes et/ou futurs consoeurs et confrères (dont les as de Twitter Melissa Bounoua, plus connue sous le pseudo @misspress, et Alex Hervaud) ont appuyés une vision trop classique du « faut faire des efforts pour entrer dans ce métier difficile« , sans par exemple se demander pourquoi il demeure ainsi… Pourquoi il ne pratique pas l’humanisme qu’il dit défendre?

Pire. Le thème des nouveaux médias (pourtant coeur sur cet avenir!) ne prend que le dernier quart du débat. Où on parle enfin du fait que « 3 sur 4 » dans ce panel, travaillent dans le web. « Point de passage obligé? » questionne Ménard. – « Le web est assez déconsidéré dans les enseignements, dans sa forme journalistique« . Pourquoi? On n’en parle point, comme si cela était trop évident, trop intime à l’ADN de la presse. Mais l’on parle en revanche encore de « ponts à faire entre les deux mondes« , quand il s’agirait d’arrêter cette dichotomie stérile une bonne fois pour toutes…

Le conseil final? Pas facile de rentrer dans le journalisme, de se confronter à la réalité de la profession confirment les deux étudiants du panel (Walid Berrissoul et Andréa Fradin). Il faut donc « monter un projet« , qu’on peut faire avec le web justement (blog? chronique vidéo? compte Twitter? on ne le dit pas…). « Auto-entrepreneur! » s’emballe Ménard, comme lançant un slogan motivant. Hum… pour le jeune panel il faut « s’accrocher, faire des stages, faire de la pratique« . Un stand d’école de presse sur un salon de l’étudiant n’aurait pas mieux dit. Bref pontes et aspirants privilégient encore la filière et les voies classiques… Les managers en poste prodiguent des conseils qu’ils n’ont pas suivis eux-mêmes, et on tâtonne encore sur les méthodes a appliquer.

Ici, l’entre-journalisme prend la couleur de…

  • l’entre salariat : le jeune, dédié à faire des stages (sous quelle rétribution?) ou monter des projets persos (non rémunérés) pour se faire remarquer de structures destinées de toute façon à les exploiter.
  • l’entre format : print ou web? classique ou moderne? blog ou actus? En 2010 on en est encore à ce choix cornélien imposé par des directions de médias dépassées, insuffisamment formées, mais conservant le pouvoir économique, et pire, le pouvoir coercitif (en nivellant par le bas).
  • l’entre mission : ce « journalisme des réseaux » évoqué par Melissa Bounoua n’est pas encore passé dans les moeurs du métier. Raillé par les collègues non web, craint comme la peste, assimilé à du nombrilisme… Le jeune journaliste le pratique certes, mais s’expose aussi : est-il vraiment un journaliste pour ses pairs? assume t-il une charge dont personne ne veut, mais sur laquelle tout le monde a un avis? On a pu le mesurer suite à la polémique « forçats de l’info« , lancée justement par Le Monde…

Métier devenu impossible?

On ne s’est pas assez questionné sur cette multiplication et cette cristallisation des états « d’entre  journalisme ». Signes d’une impossibilité grandissante à vivre ce métier normalement, sereinement, pleinement? Porte ouverte vers l’autre phénomène, combiné, des journalistes recyclés? Il est un fait qu’on a jamais autant cogité, mouliné, psychoté même aussi sur « l’avenir du journalisme »… Ce au sein d’une compétition féroce et d’un chômage élevé. En 2009/10, la prise de conscience opèrerait enfin… trop tard?

L’entre-journalisme, au final, c’est aussi ce qu’indique la proximité même de ces deux débats et leurs plateaux. Ce vide qui existe désormais entre un « journalisme juvénile » (les troupes de production, réduites au format commando, souvent mal payées) et un « journalisme senior » (quelques chefs, de plus en plus réduits en nombre et de tradition bien payés). Entre les deux? De moins en moins de place pour vivre une carrière de journaliste avec un minimum de continuité, progresser dans ses fonctions, en vivre décemment… De plus en plus, le journalisme ne semble qu’une succession de courts moments d’exercice, tout entier dédiés à une logique économique qui le dépasse, sur un outil bouleversé tous les quatre matins, et basé sur un modèle non validé.

A défaut « d’entrer en journalisme » comme on le disait avant d’un sacerdoce, l’avenir ne semble ouvert qu’à un « entre-journalisme » pis-aller, dévalué professionnellement, jeuniste par obligation. Au secours?

  • Twitter
  • Facebook
  • viadeo FR
  • Google Bookmarks
  • Sphinn
  • Netvibes
  • del.icio.us
  • Digg

6 Responses to “Le temps de l’entre-journalisme”

  1. 1
    uberVU - social comments Says:

    Social comments and analytics for this post…

    This post was mentioned on Twitter by ldupin: New sur #leweblab : « Le temps de l’entre-journalisme » http://bit.ly/ctVJHV #mediabug #presse…

  2. 2
    Tweets that mention Le temps de l’entre-journalisme | Le WebLab Solutions -- Topsy.com Says:

    [...] This post was mentioned on Twitter by laurent dupin, laurent dupin, Gayané Adourian, Marion Sabourdy, Pierre Le Clainche and others. Pierre Le Clainche said: Nouveau phénomène dans les médias : l'ENTRE JOURNALISME. Belle chronique sur le site du web laboratoire : http://bit.ly/ctVJHV [...]

  3. 3
    Laurent Dupin Says:

    Merci pour vos tweets et retweets. N’hésitez pas à apporter vos commentaires, réactions, coups de gueule, etc. Je pense qu’il faut échanger un maximum sur ces questions.

  4. 4
    Scoop : bientôt une suite « Google Press Manager » | Le WebLab Solutions Says:

    [...] Le temps de l’entre-journalisme [...]

  5. 5
    "Le Petit Pigiste" Says:

    Cette réflexion est très intéressante, nous vivons actuellement une révolution au niveau des médias ce qui bouleverse complètement le métier de journaliste, qui se doit d’être de plus en plus diversifié pour pouvoir perdurer dans le temps…

    L’entre deux-statuts peut aussi être synonyme pour certains de « journaliste permanent » et « journalistes pigiste » à ses heures perdues, par choix ou parfois par obligation…

    Les futurs journalistes auront-ils assez de places sur leurs têtes pour accueillir toutes ces casquettes, blogueur, rédacteur, community manager ? Seront-ils assez formés à ce métier en constante évolution ? Il est difficile de prévoir une instruction alors que les nouvelles « règles » et « issues » de ce métier restent encore à définir…

    Merci pour cet article des plus intéressant !!

  6. 6
    [Tweets] Science, data, avenir : 1001 liens sur le journalisme | Quand les singes prennent le thé Says:

    [...] innover (CMC, 30 août 2010) [en] Jobs in journalism are growing (Journalism 2.0, 9 août 2010) Le temps de l’entre-journalisme (Le WebLab Solutions, 24 mars 2010) Jeunes journalistes : avez-vous un avenir ? (Médias[2]) Pour [...]

Leave a Reply

© 2012 Le WebLab Solutions

Design by NJ Personal Injury Lawyers - Coded and Supported by Car Hifi | Business Software Forums | Cheap Web Hosting