Enquête – Journalistes recyclés : pourquoi, comment?
La presse en crise, les médias secoués, la presse en ligne pas encore viabilisée… Jamais dans son histoire le métier de journaliste n’avait été autant remis en question, menacé dans sa survie, déstabilisé dans son fonctionnement, bousculé dans ses pratiques… C’est un phénomène sans précédent de « cristallisation » des problématiques et crises : technologique, financière, sociétale, managériale, etc. Dès lors formation, recyclage, changement de cap… sont à l’ordre du jour dans toutes les rédactions de France et même du monde, pour chaque journaliste en poste ou indépendant. Personne n’est épargné, et cet universalisme de la question est bien son premier caractère.
Mais recyclés pour faire quoi au juste : consultant, formateur, communicant, influent…? Ou carrément changer de secteur et de vie? Et pour prendre quel statut, avoir quelle rémunération, quel type de contrat… Et, oserait-on dire, pour nourrir quel espoir?
La question n’est pas vaine, quand on rapproche quelques faits concrets :
- le chômage grandissant : par le nombre de plans sociaux, plans de départ volontaire mis en place dans les médias (écrit, radio, télé) de par le monde; avec par exemple ce chiffre communiqué fin 2009 pour les Etats-Unis : 20.000 suppressions de poste dans la presse en 5 ans de temps… Cela donne une idée de la métrique qui se met en place.
- l’écroulement tarifaire du travail : blogs gratuits payés « à la notoriété », contenus web payés au forfait, piges magazines entre 20 et 30 euros net du feuillet (voire moins !), multiplications des missions de stagiaire… La tendance à la dépréciation est globale et s’explique par une économie de crise : peu de moyens, donc peu de postes et des budgets réduits. Tout pendant qu’un star system de journalistes VIP perdure encore aux plus hautes fonctions…
- l’hyperbole sidérurgique : elle est abordée depuis un moment dans pas mal de causeries, rencontres et conférences… Nous vivrions les débuts de la fin de la presse. Le net entrepreneur Pierre Chappaz a eu le mérite de l’exposer publiquement sur son blog, dans une note récente : « Presse = sidérurgie 2.0?«
La position du WebLab est cependant autre qu’énumérer toutes les raisons de pleurer ou de se pendre à la première poutre qui passe. Si le métier mute, si le recyclage des journalistes est une nécessité, alors : 1) il faut le dire explicitement; 2) il faut arrêter de « produire » des nouveaux journalistes (au sens classique où on le faisait jusque là); 3) il faut parler concrètement des solutions pour se recycler et des autres métiers possibles.
Aussi, si vous avez tenté le grand saut, commencé votre mutation ou si vous envisagez de le faire, témoignez de votre expérience, de vos difficultés, de vos pistes, etc. LeWebLab.com lance ce 5 janvier 2010 une grande enquête à partir des réseaux sociaux, dont il livrera prochainement les tendances et résultats, et proposera enfin une rencontre pour en débattre sur le fond.
Pour remonter vos avis, expériences, réactions, nous mettons en place un dispositif 2.0 complet. Vous pourrez ainsi choisir la forme et le canal de notre échange :
- déjà la zone de commentaires, ci-dessous dans cette note du blog
- une zone de discussion sur notre groupe Facebook
- nos comptes Twitter : celui du site (@leweblab) et nos comptes personnels (@ldupin et @govekar)
Félicitations pour votre démarche !
Je ne suis pas journaliste mais je ne peux qu’apprécier votre initiative. À chacun de se prendre en main, d’être « proactif » face à notre société qui change. Aujourd’hui, c’est le métier de journaliste qui est en train de muter mais demain d’autres seront concernés. J’espère qu’ils seront prendre exemple sur votre optimisme et votre prise de responsabilité.
janvier 8th, 2010 at 05:37Merci pour votre commentaire Jean-Philippe. Proactif, optimiste, responsable : oui, c’est bien notre philosophie sur LeWebLab.com et dans nos projets.
janvier 8th, 2010 at 11:16Sur votre blog que j’ai parcouru, je trouve belle la formule de « Révolution personnelle ». Pas mal de métiers et corporations, individus aussi, devraient la faire leur et l’acquérir comme un discipline, au-delà du côté détonateur qu’elle peut revêtir.
C’est un peu l’exigence présente face à la furia de mutations cumulées et accélérées, tant sociétales que technologiques.
J’y vois la « part d’humain » nécessaire à tout ceci.
Ce qui m’inquiète, c’est de voir que tant de jeunes se forment à cette profession qui a du « plomb » dans l’aile. Des journalistes qui ont changé de métier, j’en connais un paquet,je leur envoie le lien, à eux de commenter… à commencer par moi devenue blogueuse et retraitée après plan social.Donc je ne parle pas pr les autres(juste en passant et sans les noms, certains sont partis dans la restauration (pas les meubles, la bouffe), d’autres dans la vidéo, l’enseignement, la vie publique, l’administration…) mais j’ai décidé de prendre le plan du Monde en 2008 parce que et je ne sais pas comment le dire autrement ce n’était plus mon journal. Parce que ce n’est pas drôle de voyager douze heures par jour sur un navire en perdition, pas de place, pas de moyens. Parce que trop ringard. Parce que pas de ligne directrice claire. Parce que repli sur soi. Parce que compliqué vis à vis du .fr et mauvaise capacité à affronter les mutations Etc.
janvier 8th, 2010 at 15:39j’ai oublié un détail, c’est qu’on y était bien dans ce journal et qu’on n’envisageait pas d’être journaliste ailleurs (ça a changé, forcément) et donc si on partait, c’était pour faire autre chose
janvier 10th, 2010 at 11:43Merci pour cette double participation Marsupilamima. Le Monde est un cas à la fois emblématique et spécifique de la presse écrite française. Votre expression « ce n’était plus mon journal » est capitale, je trouve. Car je pense qu’elle est partagée par pas mal de journalistes.
janvier 11th, 2010 at 17:47Devrions-nous réfléchir sur la déshumanisation de nos entreprises de presse, pourtant portées à observer l’humain? Sans doute. Combien de temps le cordonnier média peut-il se payer le luxe d’être le plus mal chaussé?
[...] Enquête – Journalistes recyclés : pourquoi, comment? [...]
janvier 12th, 2010 at 15:41J’ai commencé à me recycler après 2002 et aujourd’hui je suis heureux : je n’ai plus de carte de presse depuis un bout de temps, je paye des impôts et j’ai bcp plus de liberté que dans la presse. Bref, journaliste mutant (plutôt que « recyclé ») et fier de l’être. Alors comme disais Jean-Paul II : « n’ayez pas peur ».
janvier 14th, 2010 at 18:27Bonjour Laurent,
janvier 15th, 2010 at 10:53Bravo pour cette initiative. Je me pose cette question de mon « recyclage » depuis quelques mois. Suis-je de la race des dinosaures, une sorte de dodo en voie d’extinction? Voici quelques réflexions qui m’ont conduit à créer un blog:
http://www.lavoixdudodo.info/2009/11/04/dodo-is-not-dead/
Bonjour,
janvier 17th, 2010 at 20:39débat très intéressant et qui me concerne au plus haut point. J’ai été diplomé d’un master de journalisme l’année dernière et je suis actuellement journaliste indépendant en Turquie. Je collabore à quelques médias français et suisses mais ce n’est pas assez pour pouvoir être réellement « indépendant ». Pour moi, ce n’est qu’une situation transitoire vers peut-être une mutation : je prépare un diplome pour enseigner le français aux étrangers. Le journalisme est toujours ma passion mais … le principe de réalité est dur dur.
Quelques réflexions après 4 mois d’exercice :
_ La plupart des rédacteurs en chef ne répondent même pas aux propositions. Il faut vraiment déployer beaucoup d’énergie comme VRP de son travail pour être publié.
_ Le rémunération est faible si on la mesure à l’heure de travail (s’il y a plusieurs interview derrière, du terrain, de la traduction). C’est pour cela que je pense que la rémunération à la quantité (ligne ou feuillet) ne veut absolument rien dire, et encore plus sur internet.
_ La place pour l’international dans les médias classiques se réduit comme neige au soleil et ce ne sont pas forcément les idées les plus intéressantes et originales qui passent.
Donc difficile pour moi d’imaginer un avenir viable pour l’instant en tant que journaliste indépendant à Istanbul. J’espère continuer mes projets persos (je préfère le travail sur le long terme) qui ne sont pas forcément rentables et grand public, et pourquoi pas vivre principalement d’une autre activité comme le professorat de français (aussi précaire mais mieux payé à l’heure !!) et continuer à parcourir le monde comme cela.
Merci de vos témoignages FmR, Tatiana et Clément. Ils illustrent bien en quoi rester journaliste est aujourd’hui une vraie problématique. Je pense à la fois dans la simple exécution du métier, et aussi dans le fait d’en vivre dignement. Les formes « souples » de journalisme comme la pige, semblent aussi toucher et ne même plus servir de « variable de production »…
janvier 19th, 2010 at 01:18Nous sommes face à un vrai problème quantitatif : il n’y a plus assez de boulot pour le nombre de journalistes restants (en poste et en piges). Et les postes des « nouveaux médias » ne sont ni assez nombreux, ni assez sûrs pour compenser…
Je trouve votre démarche fort intéressante. Mais derrière le « service après-vente », le problème doit être aussi vu en amont. Aujourd’hui, on a jamais eu autant d’écoles de journalisme connues ou non, payantes (et pas qu’un peu)le plus souvent.
Je crois qu’il faut être honnête avec les jeunes qui s’engagent dans cette voie. Ne pas leur promettre monts et merveilles d’une part (mais ça, c’était déjà le message quand j’étais au CFJ entre 2006 et 2008), mais aussi arrêter le business qui sous-tend nombre d’écoles, tout simplement.
Je me souviens de profs dans ma section presse écrite-multimédias qui n’arrêtaient pas de nous dire, « le métier change, y a plus (ou moins) besoin de journalistes, les rédacs seront plus petites »… mais dans le même temps, ces gars étaient payés 200€ la journée grâce justement à des promotions d’étudiants conséquentes et à leurs chéquiers. Paradoxal.
Donc, ok, le métier est sinistré, on l’a compris, mais qu’on prenne des mesures concrètes alors (promos réduites et mieux accompagnées, etc). ça me choque vraiment de voir des profs, en multimédias principalement, grassement payés pour jouer les Cassandre, qui vivent de cette fin de cycle, et n’aident pas un instant leurs élèves à trouver un débouché à leur sortie. Attention,je ne mets pas tout le monde dans le même sac(dédicace ici à @johanhufnagel, l’exact opposé de ce type de pseudos profs).
janvier 29th, 2010 at 15:35Tout à fait d’accord Serguei (Mathieu). En fait, il y une « continuité » de traitement à appliquer à ce problème : amont, pendant, aval.
D’accord aussi sur les écoles de journalisme (mais pas seulement : celles de com’, business, etc. qui produisent aussi du communicant à tour de bras), qui font leur beurre sur une situation mal expliquée.
En revanche, vous dites « on l’a compris ». Je pondèrerai cela : tout dépend de qui l’on parle? Vous, moi, et d’autres un peu plus éclairés ou avertis, sans doute. Mais pour la masse des journalistes encore en poste, et des patrons, ceux-la se prennent la dure réalité en pleine face, maintenant seulement. Impréparés et sans idée.
Vous citez Johan, que je connais un petit peu. Il se trouve que j’enseigne aussi dans ce même périmètre, mais côté entreprises, à des communicants et journalistes en poste suivant des formations. Je partage cette approche pragmatique, mon propos étant de passer, mettre en main les outils vitaux pour mieux travailler. Et peut être au-delà de (ré)apprendre à être curieux et inventif, de vouloir oser.
Mais ce tout en étant aussi (un peu) franc avec eux sur la situation qui les attend de suite, et après : ce n’est malheureusement pas parce qu’on suit une formation web ou 2.0, qu’on a sauvé sa peau aujourd’hui! Rester journaliste va relever de plus en plus d’un acte de sacerdoce, ou d’une attitude complémentaire à une autre activité, sans pour autant y perdre l’éthique de son engagement.
Un chemin étroit, mais possible. Et vous avez raison, avec plus de sagesse, réalisme et honnêteté dans la gestion globale de ce métier, par trop individualiste.
Au plaisir de vous lire ici, ou ailleurs.
NB : je crois que vous êtes indépendant; vous n’en avez pas parlé ici, mais comment voyez-vous cette question du recyclage?
janvier 29th, 2010 at 17:00Laurent,
Je partage votre perspective. Aujourd’hui, les changements sont stratosphériques: je n’ai que 25 ans, je repensais récemment avec deux camarades de promo à notre état d’esprit au moment de passer les concours de journalisme, au printemps 2006… et c’est incroyable comme toutes nos visions (et quelques espoirs) du métier ont été balayées en quelques années. Le recyclage, honnêtement, j’y pense mais à moyen ou long terme.
J’ai enchaîné pas mal de médias en deux ans tout juste (piges à l’Equipe et Libé, CDI à 20minutes.fr, CDD à Aujourd’hui Sport qui a disparu puis aujourd’hui correspondant du Parisien à Marseille), et en fait, nulle part, je n’ai vu des »certitudes ». Concrètement, je suis tombé presque à chaque fois dans des supers rédacs, qui se bougeaient, avec de vrais bons journalistes. Mais sur le print: on a des moyens, on fait bien le métier (je peux vous dire qu’au Parisien, ben j’ai appris à sortir de l’info, et plus vite que ça), mais on ne sait pas où on va. Sur le web, on a une envie de fou, on travaille comme des mules, on fait de l’audience… mais on ne sait pas où on va non plus, car le traitement de l’info à flux tendus, sans moyens, et pas bien payé, ça va un temps…
Donc oui, le recyclage dans un secteur moins passionnant (la comm’ par exemple), mais où on a plus de vision à long terme (et une stabilité de revenus et du niveau de vie), oui, on y pense forcément. Et dans toutes les rédacs où je suis passé, j’ai vu des camarades se poser cette question (sans pour autant baisser les bras dans le boulot, bien au contraire).
Voilà, pour ce qui est de l’enseignement, j’évoquais le cas de Johan, qui m’a embauché à 20mn.fr alors que je n’avais rien d’un geek, m’a fait confiance parce que j’étais motivé, et ouvert. Pragmatique, comme vous l’écrivez. Je pense qu’en école de journalisme, beaucoup de papes du multimédia sont plutôt dans l’idéologie: c’est déprimant pour les étudiants, et cela ne les avance pas plus que ça. Pour ce qui est de la réalité des écoles, je pense qu’il faut prévenir les gens en amont (facs, IEP) du manque de débouchés et peut-être insister sur les contrats d’apprentissage, qui sont souvent très efficaces (pied dans l’entreprise, et apprentissage des joies du web pour gens au profil plus classique).
Tschuss Laurent, à bientôt sur le site.
janvier 29th, 2010 at 19:30Bonjour,
Je ne sais dans quelle mesure je suis concerné par ce sondage. En effet, pendant plus de 10 ans, j’ai fait du journalisme technique mais cela n’a jamais été mon activité principale. Le fait d’avoir arrété (à regret) n’est donc pas une reconversion mais un recentrage sur ma première activité.
février 7th, 2010 at 17:45Ouh là là ! Vaste problème qui est vieux.
février 7th, 2010 at 18:48Personnellement, j’ai le numéro de carte 52121 (pour la majorité des journalistes qui liront cela, ça indique que ça ne remonte pas à aujourd’hui). Je n’ai exercé que dans la presse technique, ce qui me mets loin de Florence Aubenas, Albert Londres ou Kessel.
Ingénieur de formation, les aléas de la vie m’ont fait entrer puis quitter la profession par l’envie d’aller de la narration (de ce qui se passait) et revenir à l’action.
Puis j’y suis revenu (dans le multimédia) et la tendance actuelle de supprimer les avantages liés au statuts m’ont éjecté du statut (tout en restant un temps dans le travail).
Faute d’esprit de groupe, de solidarité, de compréhension des attentes des lecteurs et des éditeurs, avançant en ordre dispersé sur des exigences diverses, il a été facile aux entreprises les employant de réduire leur capacité d’action.
Aujourd’hui, la situation est là : l’info est écrite à bas prix et les « journalistes » ont été dépassés… Ceux qui ont encore un job y tiennent et n’agiront pas au nom d’un principe collectif. Ceux qui n’en ont plus n’ont plus accès (sauf par blog) à des propositions. Le public sur-gavé d’information n’est pas formé pour discriminer (et la presse n’a rien fait pour cela à vouloir décoder sans arrêt…
La privatisation de la poste scandalise un petit groupe mais ça fait vilaine lurette que celle de l’info est en place…
Désolé d’être aussi pessimiste
Je ne vais pas aller dans le sens, oh les pauvres malheureux…, tout le monde est méchant… Moi j’ai quitté la presse magazine en 1994 apres 3 ans comme chef de rub puis rédac chef de PC Expert. Une rédaction, salarié, c’était pas fait pour moi. J’ai créé TMHC, mon cabinet de conseil/communication et j’ai pigé jusqu’à la bulle Internet de 2000.
février 7th, 2010 at 21:11J’ai fait de nombreux métier avant, et j’en ferai encore après. Et pourquoi la presse devrait elle restée figée, avec un business model qui ne changent pas, avec des comportements, un jargon du 19é siècle…
Le monde change, les modèles changent, et plutot que de se regarder le nombril, il faut avancer, inventer, se remettre en cause, avancer…. Ce n’est pas facile tous les jours, on perd ses avantages acquis, on perd un salaire qui tombe chaque fin de mois… oui c’est çà aussi la vie, regardez à l’extérieur de la bulle ou du microcosme y a la vraie vie aussi hors des rédactions.
Et heureusement.
Assez d’accord avec Georges.. peut être un pb de génération..
[...] Une chose est certaine : non encore vendu, pas officiellement en vente, au business model pas assuré, mais fort de son succès d’audience, LePost.fr fait beaucoup parler de lui. Au point de cacher le reste du média 2.0 qui tente de perçer et survivre? Et avec lui, le reste de la profession de journaliste qui joue le combat de sa survie (cf notre enquête)? [...]
février 18th, 2010 at 16:21